jeudi 19 novembre 2009

Liban Pauvreté, châtiments corporels, décrochage scolaire : la dure réalité de l’enfance au Liban

L'ORIENT LE JOUR : Par Anne-Marie El-HAGE | 20/11/2009


Le monde entier célèbre aujourd'hui le vingtième anniversaire de la convention internationale des droits de l'enfant. L'occasion pour « L'Orient-Le Jour » de faire la lumière, avec le nouveau représentant du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) au Liban, Ray Virgilio Torres, sur les problèmes majeurs de l'enfance au pays du Cèdre.



Fort de son expérience de vingt-deux ans au sein de l'Unicef, au service de l'enfance la plus défavorisée, Ray Virgilio Torres semble déjà comprendre la réalité libanaise sur le plan des atteintes aux droits de l'enfant. Il n'est pourtant au Liban que depuis trois mois, après avoir représenté l'organisation en Moldavie. « La réalité libanaise n'est pas visible à premier abord, estime-t-il. Il m'a fallu quelques heures avant de voir le flot des enfants des rues, cachés par le flot des Bentley et autres voitures de luxe. » Une réalité qu'il compare parfois avec celle de son pays, le Honduras, même si elle est très différente. « Pour moi qui viens d'un pays pauvre, je suis frappé par les chiffres montrant les importantes disparités entre les enfants au Liban, un pays qui est quatre à cinq fois plus riche que le Honduras. »
Ces disparités se caractérisent par « une couverture vaccinale moitié moindre au Akkar (50 %) qu'à Beyrouth (98 %) », remarque, à titre d'exemple, cet ancien responsable d'une vaste campagne d'éradication de la polio, initiée par l'Unicef dans l'État indien de l'Uttar Pradesh. « Les disparités apparaissent aussi dans les taux de mortalité maternelle, qui vont du simple au double entre Beyrouth et le Nord », observe-t-il encore.

La violence dans l'éducation
Le représentant de l'Unicef est également frappé par la prépondérance du secteur privé dans la fourniture de services de base. « Uniquement 35 % des enfants du Liban vont à l'école publique, et moins de 15 % des Libanais se tournent vers le secteur public pour les soins de santé », constate M. Torres. Et pourtant, « 29 % des Libanais vivent en dessous du seuil de pauvreté absolue, avec moins de 4 dollars par jour par personne, dont 8 % vivent sous le seuil de pauvreté extrême, avec moins de 2,4 dollars par jour par personne », affirme-t-il. Ces chiffres sont la preuve que « même les personnes disposant de peu de moyens se tournent vers le secteur privé pour l'éducation de leurs enfants et leurs soins de santé », remarque-t-il. « Je ne sais pas si ce problème est une priorité au niveau du débat national », se demande-t-il, dubitatif.
Ce qui a carrément choqué M. Torres, en revanche, c'est l'incidence de châtiments corporels, voire de violence gratuite, envers les enfants et les femmes. « J'ai vu une mère très bien mise mordre sa fille qui pleurait, à la sortie d'un supermarché. J'ai aussi vu un homme en complet-cravate tirer le bras de son fils au risque de le déboîter, sur le chemin de l'école », raconte-t-il. Se basant sur des chiffres fournis par les 46 associations qui s'occupent d'enfants victimes de violences, Ray Virgilio Torres précise que 16,5 % de ces institutions avouent s'occuper d'enfants victimes d'abus graves, au sein des couches les plus élevées de la population. « Ces enfants sont battus, sont victimes de violences psychologiques graves, de négligence, voire d'abus sexuels », explique-t-il, tout en se demandant comment la société libanaise, qui est mondialement connue pour son niveau éducatif élevé, voire sa remarquable intelligence, peut avoir de tels comportements. Et pourtant, estime-t-il, « ce niveau de civilisation qui caractérise les Libanais doit forcément aller de pair avec le respect des droits de l'enfant ».
M. Torres ne manque pas d'évoquer, d'un point de vue critique, la loi 422 qui interdit les châtiments corporels et les abus contre les enfants, sauf lorsqu'ils font partie du processus éducatif, dans la mesure du raisonnable. « Je pense que l'Unicef doit prendre une position ferme à ce propos », dit-il, tout en observant que l'éducation ne se fait pas à coups de bâtons ou à la manière pavlovienne, mais en développant le cerveau, les connaissances et le comportement. « Peut-être faudrait-il compléter l'éducation des Libanais à ce propos. Savent-ils seulement qu'il y a des alternatives à la violence ? » demande-t-il, tout en précisant que l'éducation sans violence est un des défis de la société libanaise. « On peut mesurer le degré de tolérance d'un peuple à sa façon d'éduquer ses enfants », ajoute Ray Virgilio Torres, observant que ce degré est mesuré en période de crise, de pauvreté, de tensions, de pressions, et non pas quand tout va bien.

Soutien de l'Unicef au gouvernement
À l'ombre de cet état des lieux, qu'attend aujourd'hui l'Unicef du nouveau gouvernement ?
Ray Virgilio Torres tient en premier à adresser ses félicitations au nouveau gouvernement libanais, lui souhaitant plein succès. « Je suis admiratif et j'estime que c'est d'une sophistication et d'une merveilleuse maîtrise politique, (la formation du gouvernement, NDLR) car vous traitez avec une vaste multiplicité d'orientations politiques », dit-il carrément.
Dans un conseil « tout à fait fraternel », M. Torres invite ce nouveau gouvernement à « créer un consensus entre toutes les sensibilités politiques et religieuses sur l'absolue priorité qui devrait être donnée aux enfants les plus pauvres et les plus démunis du Liban », mais aussi à leurs mères et à leurs parents. « Pensez aux plus démunis qui ont besoin de vous », ne peut-il s'empêcher de lancer. Et d'observer que ce consensus pourrait être similaire à celui qui a permis la formation du gouvernement, « au terme d'efforts considérables et d'une capacité d'écoute et de tolérance du point de vue de tous ». Il estime que si le Liban a dépassé l'indice de croissance de 7 % en 2009, cela veut dire qu'il dispose « du capital intellectuel et technique pour mettre en place une politique publique sociale ». Ray Virgilio Torres tient, de plus, à dire au gouvernement que l'Unicef, aussi modeste que soit cette organisation, utilise son expérience pour soutenir son action. « Nous sommes là pour aider et même influencer le gouvernement, dans les domaines de nos capacités, pour l'élaboration d'une politique publique en faveur de ces populations », affirme-t-il, tout en précisant que l'Unicef ne travaille plus dans l'urgence au Liban, mais qu'elle développera, dès le 1er janvier 2010, des programmes étalés sur cinq ans.
Cette politique publique devrait également tenir compte des « enfants en situation délicate », poursuit le représentant de l'Unicef. Il cite, à ce titre, les enfants en situation de décrochage scolaire qui représentent, en moyenne, 22 % de tous les enfants scolarisés du pays. Et de préciser à ce propos que ce problème touche particulièrement les élèves du complémentaire et du secondaire. Il observe aussi qu'en classe de huitième, le taux de redoublement est de 48 %, un taux particulièrement élevé qui s'explique par le fait que l'enseignement primaire est caractérisé par le passage automatique dans la classe supérieure. M. Torres constate au passage que seulement 12,7 % des habitants du camp palestinien de Chatila détiennent un diplôme d'éducation secondaire. L'Unicef s'étant spécialisée depuis 60 ans dans l'éducation primaire, M. Torres insiste sur le fait que l'organisation peut offrir au gouvernement « une capacité d'analyse et de réflexion sur des alternatives et des solutions dans le domaine de l'éducation ».

Les dangers de la transmission de l'intolérance
Les enfants en situation délicate, c'est aussi les enfants du Liban pris dans l'engrenage de l'alcool et de la drogue, souligne Ray Virgilio Torres, parlant « d'un fléau qui ne respecte pas les principes de l'éducation », et « qui touche tous les milieux et toutes les communautés, sans exception ». Affirmant que 5,3% des cas de transmission du HIV au Liban se font par les injections de drogue, il révèle que l'Unicef entame une étude sur les connaissances et les pratiques des jeunes Libanais liées au sida. « Toutes les informations dont on dispose actuellement sont anecdotiques », précise-t-il, ajoutant que l'un des objectifs de l'étude est de savoir si l'usage des drogues dures est effectivement en augmentation, comme le relatent de nombreuses ONG.
Difficile de clore l'entrevue sans aborder, avec ce spécialiste de l'enfance affectée par les conflits armés, les répercussions du conflit de 2006 sur les enfants du Liban. Car Ray Virgilio Torres a participé au Rwanda à l'opération de réunification des familles après le génocide de 1994 et a travaillé avec les enfants accusés de génocide. Il a également contribué à la démobilisation des enfants soldats au Sierra Leone et à la mise en place de supports psychosociaux à l'intention des enfants personnellement affectés par ce conflit.
Concernant l'enfance du Liban, il observe, se basant sur des études, qu'elle est « encore sous le coup des conflits qu'elle n'a pas vécus ». Il est important de se pencher sur « le phénomène de transmission des préjugés des parents à leurs enfants », qu'il qualifie « d'incroyable », tout en insistant sur la nécessité que « le danger de transmission de l'intolérance soit considéré comme un objectif éducatif de société, à l'échelle nationale ».
Les problèmes endémiques de l'enfance du Liban n'empêchent pas le représentant de l'Unicef de se montrer optimiste quant à la capacité du pays à relever ces défis. « Les atouts qu'a le Liban sont formidables », conclut-il. Des atouts que l'Unicef soutient, indubitablement. C'est d'ailleurs dans cette optique que l'organisation a initié une étude très poussée sur la situation des enfants au Liban, réalisée par l'Administration centrale de la statistique, sur un échantillon de 16 000 familles. Une étude qui révélera, dès janvier 2010, les vulnérabilités des enfants et des femmes dans l'ensemble du pays.

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